Thursday, January 17, 2008

Quoi, nous n’irions pas tous au paradis ?

(Sur une question de Ga(ï)elle, suite)


"D’un côté la vérité, et de l’autre le mensonge; au milieu, les bras croisés,
Chiffonnet calme et serein ».
Eugène Labiche
Le Misanthrope et l’Auvergnat




Mon modeste essai de réexamen des notions de droite et de gauche en
politique a provoqué un petit coup de vent chez Swâmi, qui s’est senti en veine de fournir ses propres définitions, en deux volets genre retable médiéval: d’un côté la paradis, de l’autre l’enfer (pas de purgatoire, notion trop récente et mercantile). D’un côté la gauche, de l’autre la droite, dans un « toujours-déjà-donné » structuraliste, althussérien dirais-je si ce terme était compréhensible aux moins de trente ans qui ne jurent plus que par Ba*diou. N’empêche, c’était très beau et émouvant comme de l’Agrippa d’Aubigné:

« Crier contre l’enfer ? De l’enfer il ne sort
Que l’éternelle soif de l’impossible mort. »


(traduction: produire plus, consommer plus, accumuler plus, et se retrouver désespéré).

En résumé: la gauche c’est le communisme théorique (au passage l’auteur fait son coming out: « ben oui les copains je suis comme qui dirait devenu communiste à l’insu de mon plein gré » (honnêtement, qu’est-ce que j’en peux savoir, pauvre « shadock jaune » que je suis ? Voyez son texte et faites vous une opinion).

Qui n’adhère pas à cette « gauche »-là ne saurait être dit de gauche, car c’est LA gauche, la seule, la vraie, et donc qui n’adhère pas est sommé de se reconnaître dans le portrait que Swâmi fait de la droite et de la droite (comme le diable, elle a le don d’ubiquité, droite classique et droite au sens swâmiesque, mais c’est la même en essence): soumission aux possédants et à leur pouvoir maléfique, soutenu par les religions. Devra-t-il, celui qui n’adhère pas à la « gauche » swâmiesque, un jour faire son autocritique avant d’aller peupler les camps de rééducation ?

Je ne me reconnais pas dans la droite. Je me suis senti visé - je l’étais explicitement - mais pas atteint. Et j’ai admiré, comme tout le monde, les belles images du tableau, quoique un peu déconcerté par l’inversion des couleurs: le paradis est donné d’ordinaire en vert pâturage et l’enfer en rougeâtre; là les capitalistes sont en verdâtre cupide et leurs suppôts en jaune, et le bonheur à venir est rouge éclatant.

Et il faut que Swâmi comprenne une chose: la distinction droite/gauche, qui a changé d’axe plusieurs fois avant de venir jusqu’à nous et qui restera utile encore un bon bout de temps, n’existe que depuis environ 220 ans, et cette invention a beau être française, cocorico et toussa toussa, rien ne garantit qu’elle sera opératoire ad vitam aeternam. Comme disait Charles le Téméraire(*): tout ce qui naît mérite de périr.

Mais revenons un instant sur l’accès au paradis swâmiesque: un, il nécessitera des bains de sang auxquels il faut se résigner, deux, on procèdera à un grand et radical (et définitif) partage des richesses, enfin trois, l’Etat devra être assez puissant pour veiller à maintenir les gens dans le droit chemin de la vertu civique. Est-ce que cela ne rappelle vraiment rien à personne ? Il ne manque que la référence à l’Etre suprême, mais Swâmi aura peut-être la révélation lors d’un prochain pèlerinage à Versailles.

Quelle que soit l’intention généreuse incontestable des porteurs initiaux de ces idées et de celui qui les reprend aujourd’hui, cette façon de reprendre (même pas de recycler, mais de reprendre en l’état ) des vieilleries bien antérieures en fait à 1789, car ces idées-là inspiraient déjà la révolte des paysans en Allemagne du temps de Luther (Thomas Münzer, etc.), cette façon de servir toutes crues des idées traditionnelles sans chercher même à les adapter au monde contemporain (sauf sur un point: la constatation que l’insurrection devrait être mondiale): c’est (à mon avis) ce qui caractérise une posture intellectuelle et politique de droite.

Des faucon yaka radicaux en apparence mais qui n’ont rien de novateur: c’est le bon vieux messianisme, que les gens de 89 croyaient avoir dépassé en même temps que sa niche écologique, l’Ancien régime, qui ressurgit. .Et c’est bien de religion qu’il s’agit, même s’il manque un vieillard barbu et des angelots qui jouent du Bach pour la rendre plus aimable.

J’en reviens à ma marotte: quand on se pare des vieux oripeaux (**), quand on se satisfait des traditions, fussent-elles « révolutionnaires » ou « de résistance », sans innover, on a un comportement de droite; personne n’en est exempt, c’est évident, de même que tout le monde peut dire une bêtise, mais c’est peu acceptable de gens qui se prétendent « de gauche », et même de la seule gauche qui vaille.

On est de gauche quand on s’applique à trouver ou à propager des solutions concrètes aux problèmes, pour faire avancer la société (terme commode) vers les idéaux de la gauche.(***) Sur l’énoncé de ces idéaux (qui doivent beaucoup aux monothéismes, au fait), on peut rejoindre largement Swâmi, encore que sa lecture de 1789 me semble un peu bien restrictive, mais c’est un autre débat.

PS. Pour répondre à Aramis, comm’ n°44 chez Swâmi: pour les auteurs de la DDHC, il ne fait aucun doute qu’ils étaient « de gauche » au sens de l’époque, et j’estime que les principes qu’ils ont énoncés sont suffisamment universels pour être repris intégralement (même la propriété privée…) par la gauche moderne.

(*) ou son ancêtre Jehan II dit le Bon, l’inventeur du franc que certains regrettent encore…

(**) autrement que dans une intention de carnaval; là ce serait autre chose, mais nos sans-culottes me paraissent diablement empreints d’esprit de sérieux…

(***) à cet égard, le commentaire de Manu chez Swâmi sur le O dans le symbole anarchiste, donne à penser que l’ « ordre juste » dont certains firent des gorges chaudes ne signait pas la dérive droitière qu’on a prétendu.

13 Comments:

Anonymous Chatte Ocre Jaune said...

Ni hao !
Moi pas tout comprener encore.
Si vous vouloir exporter démocratie libérale pluraliste et syndicats jaunes français nous preneurs. Hi hi. Nous pas vouloir encore et encore bains de sang; ça vous garder, oui.

17/1/08  
Anonymous Colin said...

Je ne suis toujours pas d'accord pour penser que toute référence à des idées du passé soit forcément une attitude droitière...
C'est un poil schématique et caricatural comme principe. N'y a-t-il vraiment rien dans les pensées de nos illustres ancêtres qui puisse être d'une quelconque utilité dans une réflexion sur les moyens de parvenir à une société plus humaine et solidaire ?
Et même quand elles n'ont plus d'utilité "pratique" auourd'hui, il y en a encore beaucoup qu'on ne peut pas envoyer à coup de généralité vers la droite... Je sens qu'il va être dur de mon convaincre qu'un marxiste est de droite !

18/1/08  
Anonymous melchior said...

NB. Pour les gens: le blog de Colin: nilok.hautefort.com
(on va plus vite en cliquant sur son nom ci-dessus)

18/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Colin
Mais moi non plus, et je n'ai pas dit ça.
Il y a beaucoup d'excellentes choses chez les auteurs du passé, Marx compris.
Je dis seulement que se contenter de les réciter n'apporte rien à la gauche.

18/1/08  
Anonymous Colin said...

Alors dans ce cas, on est plus d'accord que je ne l'avais cru.
Il faut dire que je te trouve sévère dans ta critique de l'envoi de Swâmi. Certes son texte ne contient rien de vraiment nouveau. C'est de la gauche étatiste "orthodoxe", mais il a le mérite d'exposer clairement, rapidement une position qui est quand même à mon avis celle de beaucoup à gauche... Et c'est à mon avis de débats à partir de ce genre de mise au point que le PS aurait bien besoin aujourd'hui ! Pas de nouveauté dans le contenu, mais qui provoque un débat intéressant dans les commentaires...

En tous cas, ce sont des débats comme ça qui me donnent envie de reécrire quelques petites choses sur mon blog ;-)

18/1/08  
Anonymous Aramis said...

bien entendu les auteurs de la DUDH étaient la gauche et même l'extrème gauche de leur temps!
mais comme aucun n'a semblé une seconde imaginer que les droits humains individuels ou collectifs puissent être d'une manière quelquoncque reliés a la propriété d'état des moyens de production (et du premier d'entre eux avant la révolution industrielle: la terre), ils auraient selon la vision mécaniste de swami (que j'aime bien) étés classés bien a droite.
Swami ne voyant pas grand chose de bon dans l'avenir (et il a sans doute raison) pratique ce qu'on ap l'amnésie rétro-recessive, plus communément nommé le "déja vu". Je ne pense pas par contre que le simple fait de penser au passé permet de classer qqun "de droite". Par contre penser que l'état est le seul rempart au capitalisme, c'est bien ètre de droite, parceque c'est une fausse opposition, qui évite d'examiner le fond.

18/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Aramis
Oui. Le vrai problème, c'est l'évolution de la notion de propriété (encore et toujours). Mais on a tout le temps d'y revenir, on n'est plus à deux cents ans près.
Swâmi est absolument charmant, tant qu'on ne touche pas à sa monomanie. C'est ce qui me met en rogne malgré moi: tant d'énergie et de talent perdus.
Se référer au passé ne classe pas "de droite", voir mon commentaire un peu plus haut. Mais il est typiquement droitier de reprendre mécaniquement une analyse du passé sans l'adapter aux conditions présentes ou futures (tout ce qui est yaka-foucon, donc).

18/1/08  
Anonymous Anonymous said...

Bonjour, mon vieux chat, je ne fréquente que rarement vos chasses gardées, mais je dois reconnaître que le style est brillant, même si les idées me paraîssent convenues, autant que celles de Swâmi sur le sujet!! Je reviendrai! A plus.

vieil anar

19/1/08  
Anonymous Hugues said...

Mais quoi qu'il arrive, non, nous n'irons pas tous au paradis. C'est d'ailleurs ce qu'expliquent les témoins de Jéhovah pour lesquels seuls 144 000 personnes sur l'ensemble de l'humanité présente, passée et à venir y seront admises. Mais tout le monde doit toutefois se conduire comme il faut puisque personne ne sait qui seront les heureux élus.

Etre témoin de Jéhovah, c'est comme composter son billet dans le train : on ne sait pas s'il y aura un contrôle.

19/1/08  
Anonymous JKG said...

Je crois que le problème principal du Swâmi c'est son intolérance personnelle. En y ajoutant la croyance (et ce n'est qu'une croyance) que "la gauche, la vraie, a gagné le référendum de 2005", ça ne peut qu'exploser...

21/1/08  
Anonymous JKG said...

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21/1/08  
Anonymous Colin said...

@jkg : une croyance ou une conviction ? S'il ne définit pas la gauche comme toi, il est certain qu'il ne répondra pas de la même manière à la question de savoir quelle gauche a gagné en 2005... de là à dire qu'il est intolérant...

22/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Hugues
Les témoins de jéhovah sont finalement moins sectaires que des gens que je connais dans la gauche pure pure et dure dure. S'étant trompés plusieurs fois sur la date de la fin du monde, ils prédisent toujours celle-ci pour bientôt, mais sans dire quand, ce qui nous soulage d'un grand poids.

à jkg
Ceux qui connaissent Swâmi dans la vraye vie en chair et en os en disent grand bien. Moi-même je le trouve très pertinent sur la plupart des sujets, et, disons, stimulant sur certains. En outre il évolue.

à Colin: Croyance ou conviction ? En tous cas certitude psychologiquement structurante , donc hors de portée de la discussion rationnelle, c'est déjà un problème. Et négation de ce caractère irrationnel: ça redouble le problème. Si on pose la victoire de la gauche en 2005 comme un postulat, il est "irrelevant" et "preposterous" de dire quelque chose qui va à l'encontre, et si tu dis que c'est un postulat qu'on pourrait ne pas postuler, tu deviens un coupeur de cheveux en quatre puissance quatre qui nie l'évidence, et, sur la blogosphère, un troll...

23/1/08  

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