Tuesday, January 15, 2008

Sur la culture et les mauvaises herbes

(quelques remarques, en vrac)

Je numérote les paragraphes, pour faciliter les références des objections et remarques, qui sont les bienvenues.

1) Ga(i)elle souhaitait ici à la fin de l’année dernière une croissance des idées de gauche au détriment des idées de droite; ce sur quoi je suis bien d’accord. Mais cela pose trois problèmes:
(a) la distinction entre droite et gauche, problème vite irritant,
(b) l’émergence , la « venue au monde », des idées,
(c) comment les idées se répandent.

2) Ces trois choses sont liées entre elles ( Si on définit la droite comme accrochée aux traditions, des idées de droite peuvent-elles émerger ? Et n’y a-t-il pas un rapport étroit entre les conditions d’émergence des idées et les conditions de leur expansion ? Etc.). Il est néanmoins préférable de les distinguer pour la clarté de l’analyse, quitte à revenir sur les interactions.

Mes éléments de réponse sur le premier point:

3) Il y a pollution du débat sur la distinction entre droite et gauche par la distinction entre bien et mal (voire entre branché et ringard…). Pour l’homme de droite, la droite est le bien, la gauche est le mal, pour l’homme de gauche c’est l’inverse, et l’un comme l’autre a tendance à penser, de bonne foi, que l’adversaire, même personnellement honnête, est, lui (forcément et intrinsèquement), de mauvaise foi, puisque habité par l’Erreur aux pieds fourchus.

4) Très longtemps (depuis 1789) il y a eu glissement continu (s’accélérant à certaines périodes) entre droite et gauche, la position qui semblait « à gauche » étant dépassée par une position plus radicale qui elle-même, etc. (Sarkozy, transporté en 1790, siègerait nettement à gauche, et Robespierre, amené en 2008, serait dans la droite dure). Cela s’est combiné (de façon à mon avis malencontreuse) avec la question de la « collectivisation » et de la mise à bas de la « société libérale pluraliste ».

5) Je propose pour ma part d’appeler « de droite » l’idée qui ne fait que rattacher son porteur à la tradition (même « révolutionnaire »). Pour être un peu provocateur, je dirai que toute idée de convocation d’Etats Généraux, de réunions de Grenelle en vue d’accords de Matignon ou de remake de la Prise de la Bastille est plutôt « de droite ». Est « de gauche » toute idée qui tend à l’innovation dans le sens de rapports sociaux durablement plus harmonieux. (Toujours pour provoquer: le slogan d’ « ordre juste » me paraît fondamentalement de gauche, et j’y adhère complètement).

6) Il n’y a pas symétrie, la pente tire vers la droite, il est toujours plus facile de s’en remettre à la tradition. Etre de gauche, c’est plus dur, car il faut un effort de créativité et d’innovation. A cause de l’effort nécessaire, il n’y a pas tellement d’offreurs. En fonction de la loi de l’offre et de la demande, cela garantit-il un bon prix ? Pas pour autant, car il n’y a pas tellement de demandeurs non plus… Il est tellement plus facile de se raccrocher aux vieilles branches et lorgner vers les vieilles lunes.

7) (NB. Tout dépend du point de vue: je peux moi-même facilement être catalogué « de droite » par les gens qui considèrent que je veux recycler des vieilleries genre Condorcet, Stuart Mill et Keynes. Je m’expose à me faire rétorquer: comme c’est vieux tout ça, alors qu’on a Mao, Badiou…).

8) Sur la manière - deuxième point -dont les idées en général (et les idées de gauche en particulier) surgissent, je préfère faire prudemment l’impasse, indiquant juste une référence, l’un des derniers volumes de La Méthode d’Edgar Morin: La connaissance de la connaissance.

9) Je ne risque tout de même pas grand chose en avançant qu’elles apparaissent lors du choc entre les valeurs héritées et l’expérience pratique, en ce que leur surgissement permet de surmonter les contradictions qui naissent de ce choc (ce que je dis là est tellement général que ça ne peut pas être réfuté, ce qui n’est pas précisément une qualité).
Mais quittons ce terrain, j’entends déjà la glace qui craque sous mes pas.


10) Troisième point: comment les idées se propagent-elles ?
C’est-à-dire surtout: comment franchissent-elles l’obstacle de la résistance au changement mental ? Je dois me contenter d’indiquer quelques pistes.

11) Petit historique:
Le prosélytisme religieux d’autrefois, les armes à la main: tu te convertis ou tu meurs
L’agit-prop des vieux marxistes
Le Programme de Transition des trotskystes -1938 - (ou la révolution permanente sous les crânes).
La psycho-sociologie (étude de la résistance au changement, marketing…)
(liste non exhaustive, et chaque étape mériterait un gros chapitre)

12) Une discipline nouvelle, la mémétique, en plein développement (à vos moteurs de recherche !), veut rendre compte de la dissémination des idées, un peu sur le modèle viral.(Une idée n’est pas autre chose qu’un proto-système qui cherche sa niche d’épanouissement et de reproduction).

« Sachons que le temps d’incubation d’une idée est d’autant plus long qu’elle est « juste », et qu’il ne faut pas faire la fine bouche le jour où elle s’impose à tous, où elle contamine de façon désordonnée toute une société. »
Thierry Paquot
Petit manifeste pour une écologie existentielle
(Bourin éditeur, mars 2007, 14€)

11 Comments:

Anonymous Swâmi Petaramesh said...

C'est mou, c'est creux, c'est filandreux :-}

15/1/08  
Anonymous Amazone said...

"Si on définit la droite accrochée aux traditions, des idées de droite peuvent-elles émerger ?" Vous ne répondez pas à cette question pourtant intéressante. Si l'on se réfère aux paragraphes 3 et 4, il semblerait que les idées de gauche dans le passé (Révolution) ont évolué vers la droite dure en deux siècles et quelques brouettes... On peut alors penser que ce modèle (qui ne se vérifie que sur quelques siècles et une même civilisation) devrait se reproduire. Gaudeamus !
Revenons à vos moutons : "Si on définit la droite accrochée aux traditions, des idées de droite peuvent-elles émerger ?". Je crains que nous ne vivions le déclin d'une civilisation et en même temps, je m'en réjouis. Et oui, je suis blonde ! Ce déclin est ressenti par la majorité et la droite n'a de cesse de le souligner... Cette majorité (écrasante ?) s'accroche donc aux valeurs du passé et ne se projette plus dans l'avenir. Doit-on reprocher aux humiliés (la majorité ?) d'être couards ? Mais ce qu'il y a de bien avec la majorité des humiliés c'est que lorsqu'ils se mettent à comprendre qu'ils sont finalement les plus nombreux à subir, ils réagissent majoritairement ! Et il y a encore des individus (qu'on a la chance de croiser sur la toile et aussi dans la vraie vie, si, si !) qui résistent à la pensée commune, à la tradition, comme vous l'appelez et leurs idées se transmettent (cf. mémétique et merci, la lecture de votre article m'aura arraché quelques cheveux blonds !) Je crois donc, finalement assez normal que les idées de droite émergent hic et nunc et je me fais un plaisir de les combattre...

15/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Swâmi
Le Guru chez moi ! Quel honneur !
C'est vrai que c'est un peu mou et filandreux. Creux aussi, mais ça, ce n'est pas un défaut: c'est pour mieux résonner. Tout le monde ne sait pas charpenter de beaux sermons en deux volets, un le paradis deux l'enfer, comme toi ce matin. Mais j'apprendrai.

@ Amazone
Sur les idées de droite: il s'agissait d'éventuelles idées nouvelles. Je suspends mon jugement faute de matière sur laquelle l'exercer. Qu'on me produise une idée nouvelle de droite et je suis prêt à l'étudier.
Quant aux idées de droite qui resurgissent, c'est autre chose, et vous me trouverez à vos côtés pour les combattre. Simplement il ne faut pas se tromper de cible, et mettre une étiquette "de droite" sur tout ce avec quoi on n'est pas d'accord ou sur tout ce qu'on ne comprend pas, comme le font certain sympathique gourou et ses adeptes,ça ne me paraît pas la bonne méthode. De même que rejouer indéfiniment la "brisse teu la pastille", comme dit Benoa, ou pire, la guerre d'Espagne.

15/1/08  
Anonymous Ratuz said...

Le présent billet a tout de même l'atout incontestable de réfléchir la nature éminemment historique de la distinction gauche/droite: son relativisme n'est pas tout à fait indû, bien qu'il apparaisse de ce fait même "filandreux". "Vide", bien sûr: il décrit seulement un mode d'action, un mode de positionnement, et non le positionnement lui-même et les valeurs auxquels il se réfère. Mais c'est également manquer de rigueur, cher Guru, que d'attacher toute son analyse à une vision de l'Homme qui, bien qu'elle aie certainement de solides vertus régulatrices, font apparaître les positions de droites et de gauche comme des bases immuables et anhistoriques sur lesquels se formeraient d'éphémères bastions, plus ou moins bien défendus selon l'époque.

16/1/08  
Blogger Gaëlle said...

Hum, pas facile d'intervenir sur un tel billet, surtout avec une dédicace en entrée de jeu !
Je n'avais jamais réfléchi à l'idée de droite et de gauche sous cette angle... J'ai du mal d'ailleurs, je réfléchis instinctivement à ce sujet exactement comme Swâmi (même si pour moi il y a un peu plus d'un an le PS étant quand même de gauche). En tout cas il est vrai qu'il faut replacer tout dans son contexte, et que des idées peuvent être de gauche quand elles sont une innovation en faveur de l'humain ("des rapports sociaux..." etc.) et tellement dépassées 2 siècles après que mises en oeuvre à nouveau elles seraient de droite. Mais reprendre de vieilles idées toujours d'actualité et toujours plus favorable à l'humain que ce que nous vivons, est-ce forcément de droite ? Et là je crois que je rejoins ton 7) et ton NB sur le recyclage de théories anciennes...
J'y vois une limite à ce raisonnement, du coup. D'autant que je pense que des personnes de droite sont tout à fait capables de trouver de nouvelles idées pour s'enrichir sur le dos des autres (mon vieux manichéisme qui ressort, pardon) et faire évoluer la société vers pire... Nous sommes en train de l'expérimenter, non ?

16/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Ratuz
Merci pour votre contribution au débat, ici comme chez Swâmi. Vous avez raison de souligner la différence d'approche du point de vue du temps qui passe. Cela dit Swâmi est moins figé qu'il n'y paraît dans son billet, je trouve même qu'il évolue beaucoup depuis quelque temps (suivant un cheminement très "prévisible après coup"). Et moi-même je suis beaucoup moins "relativiste", dans le fond,que je ne me trouve à relire ce billet.

@ Ga(ï)elle
Ce billet n'était (pour moi) qu'un texte de travail, pas l'expression d'une pensée achevée, d'ailleurs je suis plutôt pour l'inachèvement, en matière de pensée...
J'ai vu avec plaisir en lisant les commentaires chez Swâmi qu'il y avait des gens qui pensaient comme moi, et - plutôt avec déplaisir -qu'ils le disaient beaucoup mieux que moi.
Tu me rends réellement service en me forçant à réfléchir, ne t'étonnes pas si le prochain billet t'est encore dédié.
Au fait j'ai répondu à ton com sur le nucléaire.
Autre chose: ici (Orléans) la gauche de gouvernement (PS, PC, Verts, etc.) ira unie à la bataille en mars.

17/1/08  
Anonymous Colin said...

C'est vrai que si on regarde l'histoire politique française depuis 1789, on remarque vite un glissement vers la gauche. Par exemple, les radicaux qui formaient l'extrême gauche avec l'émergence du socialisme sont aujourd'hui en partie intégrés à l'UMP.
Ce phénomène est à mon avis dû à ce que certaines idées marginales d'une époques, nées à gauche, se sont imposées au fil du temps (la république par exemple) et sont aujourd'hui admises par à peu près tout l'échiquier politique.
Mais cela ne signifie pas, et c'est là que je voulais arriver, que toutes les idées de la gauche d'antan sont de droites aujourd'hui. Faut pas exagérer. Concilier liberté et égalité dans une société fédéraliste et mutualiste comme le souhaitait Proudhon serait de droite ? Attendre de la lutte des classes qu'elle provoque révolution, dictature du prolétariat et finalement abolition des classes serait de droite aujourd'hui ? Non. Les idées qui sont passées de la gauche à la droite ne sont que celles qui ont réussi à s'imposer.
Il me semble au contraire qu'on peut tirer beaucoup de choses pour une réflexion "de gauche" dans les idées ne nos gauchistes aïeux.
Quant à dire que Robespierre serait de droite aujourd'hui, je suis loin d'être d'accord. Son penchant pour l'égalité serait encore aujourd'hui trop prononcé à mon goût...

17/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Colin
Le penchant pour l'égalité du sieur Robespierre ne l'a pas empêché de retarder autant qu'il a pu l'abolition de l'esclavage (et ce n'est qu'un exemple). Il aurait fait couper le tête à Sarko pour extrémisme gauchiste...
Et je crois que maintenant qu'on sait que la "dictature du prolétariat" n'était qu'un bobard, se raccrocher à cette idée-là est bien une posture droitière, en effet. Extrême-droitière, même, quand il s'agit de couvrir des pratiques maffieuses (Narcofarc boliviens) ou génocidaires (khmers rouges).

18/1/08  
Anonymous Colin said...

C'est vrai qu'il y a des limites au penchant égalitaire de Robespierre. Je peux même t'en donner d'autres que celle des escalves : quand les "enragés" du peuples de Paris reclament l'égalité matérielle, il réprime. Cependant, il parle quand même que "forcer le riche à être honnête" afin qu'il "honore" le pauvre. Il participe à la rédaction d'une constitution, jamais appliquée (sacrée limite aussi...), qui annonce dans sa déclaration que "la société doit la subsitance aux citoyens malheureux" !
Peut être que chez Robspierre certains éléments pourraient ressemblaient à certains de la droite actuelle, mais d'autres seront l'apanage de l'extrème gauche...et au final, il est quand même périlleux de calquer les idées développées par un homme dans un contexte comme celui-la sur notre société.

Par ailleurs, avant de dire que "on sait que la dictature du prolétariat n'était qu'un bobard", peux-tu m'en citer une dictature du prolétariat ? (Où était le prolétariat russe en 1917 ? Ou celui du Cambodge...)
Qu'elle ait pu servir à camoufler des pratiques "extrème droitière" est une chose qu'elle le soit elle même en est une autre.

Je ne suis ni un partisan de Robespierre ni de la dictature du prolétariat, mais il me semble un peu déplacé de le qualifier "de droite" voire "d'extrème droite".

Ce que je voulais dire, c'est qu'il est vrai qu'il y a des glissements gauhce-droite. Au niveau des idées comme des hommes ou des partis. Mais qu'il ne faut pas en faire une régle générale. De l'Histoire, on ne tirera jamais de règles intangibles et l'exception est toujours la règle dans cette discipline...

(Sarko n'aurait pas été d'extrême gauche en 93, son opportunisme lui aurait soufflé d'autres idées plus en phase avec l'époque...)

18/1/08  
Anonymous melchior said...

@ Colin
Bien sûr ils ne sont pas interchangeables, l'Incorruptible et l'ancien maire de Neuilly. Je parlais de leurs opinions respectives transposées à l'autre époque.
Sur la d.d.p: on met les étiquettes qu'on veut en fonction des critères qu'on reconnaît. Disons que la d.d.p est une billevesée de gauche. En revanche la prendre au sérieux est une attitude de droite, qu'on soit de droite (c'est évident) ou de gauche ( c'est se raccrocher à une tradition obsolète).

18/1/08  
Anonymous Marlie said...

Good post.

11/11/08  

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